Il y a quelque chose d’hypocrite dans un entretien d’embauche. Il y a dix ans, je cherchais du boulot. C’était la crise dans le web. C’est difficile à croire mais la demande en développeur web se faisait rare et j’étais obligée d’élargir la recherche. J’avais postulé pour un poste de réception d’appels. Déjà, on attendait de moi la perfection ou l’hypocrisie, selon l’angle de vue. A la question “Quelles sont vos qualités ?”, l’agence d’intérim m’a signifié qu’elle n’attendait pas que je lui dévoile mes qualités réelles, mais celles inhérentes au poste pour lequel je postulais. Il s’agissait de montrer que j’avais bien compris en quoi consistait le poste. Voilà, avec cette seule remarque, j’avais appris ce qu’on attendait de moi en entretien et les codes implicites de ce genre de rendez-vous.

C’est comme ça que j’apprends et que je m’adapte, en observant et en mémorisant. De 21 à 25 ans, avec un bac+3 en poche, là où d’autres sortent des études et enchaînent directement avec un CDI, j’ai occupé différents postes sans être difficile : mise en page de catalogues, saisie, gestion éditoriale d’un intranet, réalisation d’un site vitrine, modification d’un film d’entreprise, réalisation d’un cahier des charges fonctionnel d’un autre site intranet européen. Avant mon premier CDI, j’avais déjà travaillé dans 8 entreprises différentes en comptant stages et boulots d’été. Chaque fois, mes employeurs ont été ravis de mes services. J’écoutais, je prenais des notes, j’apprenais vite et je posais des questions si besoin. S’il y avait des choses que je ne savais pas réaliser, je demandais ou je me formais par moi-même. Je ne regrette en rien ces débuts qui m’ont permis de prendre confiance en moi, d’être autodidacte et d’observer différentes typologies d’entreprises et fonctionnements.

J’ai eu mon premier sésame, le CDI, en 2007 lors de mon arrivée à Paris. Je travaillais enfin sur un site internet, un vrai, vu par des milliers de gens et non un site intranet confidentiel. C’était pour ça que j’avais fait ces études-là et ça valait le coup de quitter Lyon, pour se rapprocher des médias, de la culture, d’être là où tout se passe. Un bond de géant. J’ai gardé ma curiosité et mon côté pluridisciplinaire : développement, gestion de projet, journalisme musical, chroniques radio, conseil marketing. Comme si cela ne suffisait pas, j’ai aussi pris des cours de communication visuelle, reportages photos et marketing. Boulimique : savoir et apprendre, encore et toujours, dans le web et dans les arts, mes domaines de prédilection. Vu mon parcours, tout va bien me direz-vous. C’est vrai que je n’ai pas à me plaindre. Là où le bât blesse, c’est les entretiens. J’ai beaucoup de cordes à mon arc, c’est une qualité, mais dans ce marché mouvant et où les interlocuteurs cherchent la faille, trouvez LE job devient un parcours du combattant.

Des entretiens, j’en ai eu. Beaucoup… trop. Pour des postes différents : chef de projet web, social media manager, responsable éditorial. Quand j’en parle autour de moi, un doute plane. On me regarde comme si je ne savais pas ce que je voulais vraiment faire et on me demande de choisir ce que je préfère. Pourquoi devrais-je choisir alors que j’ai les qualités et les compétences pour faire les trois ? Pour moi, il y a d’autres critères importants : le domaine, la qualité de vie de l’entreprise et le salaire. Donc oui, j’essaye de mettre toutes les chances de mon côté. Je sais qu’il n’y a pas de jobs parfaits, alors je cherche un équilibre savant entre tous ces aspects. Parce que je crois qu’on peut être heureux au travail et ne pas subir comme trop de personnes le font aujourd’hui. A tort peut être, je persiste à croire que l’équilibre est possible. Pas facile cependant de défendre ce point de vue en entretien, dévoiler ses volontés profondes et intimes, et c’est pour cela que le jeu des justifications commence…

Même si embaucher quelqu’un de pluridisciplinaire est un avantage, je ne rentre dans aucune case et ça fait peur. Ces chères cases déjà présentes dès la fin du lycée, quand à 18 piges, on me demandait si j’avais suivi tel ou tel cours pour justifier mes choix d’études. Comme si la vie devait être tracée, avec un seul parcours possible. Je dois donc me justifier encore et toujours, pour rassurer la personne en face de moi. Lui expliquer pourquoi telle ou telle mission a pris fin, alors que le marché est plus instable que jamais et que j’ai toujours rebondi, pourquoi j’ai été journaliste entre deux postes de chef de projet, pourquoi j’ai fait une formation en communication et marketing alors que je postule pour être chef de projet, si j’ai des enfants, si je cherche un emploi stable et si je voudrais de ce travail si c’était uniquement un CDD. On me dit tout et son contraire, je dois donner du sens à mon parcours, et je le fais autant que possible. Mais quoique je dise, on questionne. On en vient même à me demander ce que je faisais en 2005 alors qu’on est en 2014. Est ce vraiment important ? Je dois avouer que face à autant de questionnements, je perds pied et parfois, j’aimerais qu’on en revienne à l’essentiel, le travail en lui-même, avec une pointe d’authenticité. Ces jeux de rôles me fatiguent.

Je suis pourtant bien placée pour savoir qu’il n’y a pas de questions pièges. J’ai moi-même été dans le rôle du recruteur à plusieurs occasions et cerner quelqu’un en une entrevue n’est pas facile. Bien sûr, la personnalité du candidat a aussi son importance puisqu’on va partager son quotidien. On cherche quelqu’un d’agréable, qui nous ressemble, quelqu’un qui va aimer et bien faire son boulot, une personne qui va occuper la fonction longtemps. En résumé, une personne rassurante car le recruteur ne veut pas se tromper. A force de vouloir trouver la bonne personne, des travers surgissent. On dissèque le CV de part en part, voulant donner des raisons à tout, en perdant l’essentiel : la mission elle-même et le respect du candidat. Combien de retards, de coup de fils jamais passés ou d’airs hautains de la part de l’employeur ? Une industrialisation des candidats se met en place sans se rendre compte qu’ils ont des gens en face d’eux. Au delà de l’aspect humain, cela peut nuire à la réputation de l’entreprise et ce genre de traitement n’encourage pas un candidat à accepter une proposition de poste ensuite. Car oui, un candidat a le droit de refuser. Avec le chômage ambiant, cette notion a tendance à être oubliée. Alors à la question “pourquoi vous êtes là ?”, je crois qu’il faudrait plutôt demander “en quoi êtes-vous qualifié ?”. Car si je me suis déplacée, c’est que j’ai de l’intérêt pour le poste et l’entreprise. J’aime ce qui est bien fait, le web, être utile et en plus, je le fais bien. Cela devrait suffire.

Pour la première fois depuis longtemps, j’ai passé un entretien rafraîchissant. Un poste où j’étais sur-qualifiée. Un job d’été où les termes junior et senior n’existent pas. On ne m’a pas demandé pourquoi je voulais le poste. Non, l’important était de savoir si j’avais assez de rigueur et de discernement. On m’a expliqué, j’ai fait un test, on m’a remercié et on m’a demandé si j’étais intéressée. On a mis de côté mon CV. On s’est concentré sur l’essentiel, à savoir la mission elle-même. Pour la première fois depuis longtemps, je n’ai pas eu besoin de me justifier de vouloir travailler, même si oui, ce n’est sans doute pas le taff de ma vie. L’évidence a rendu les choses plus faciles. Pour la première fois depuis longtemps, il n’y a pas eu d’hypocrisie.

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10 Commentaires

  • « It’s not personnal. It’s business ».
    La phrase qui résume un peu la situation.

    Je suis ravi pour toi en tout cas. C’est plaisant de constater que le respect de l’autre n’a pas encore totalement disparu du monde du travail.

  • Merci de partager avec nous cette réflexion, dans un billet très personnel et très pêchu.

    « Même si embaucher quelqu’un de pluridisciplinaire est un avantage, je ne rentre dans aucune case et ça fait peur. » : oui, mais je ne pense pas m’avancer de trop en disant que les recruteurs et autres « chasseurs de têtes » (brrrr !) sont restés bloqués quelque part dans les années 50.

    Du côté des candidats, surtout dans le web, on est à 90% des moutons à cinq pattes. Notre pluridisciplinarité et notre culture web font notre force – choses qui, justement, manquent à ce type d’interlocuteurs.

    C’est difficile car on a tendance à se remettre en question, alors que ce sont les process et les mentalités qui sont hors sujet. Pas nos parcours !

    Je peux témoigner que tu as essuyé quelques beaux MOIB (moments of intense bullshit) ces derniers mois en entretiens, et je rends hommage à ta patience et à ta pugnacité.

  • Très chouette texte, qui m’a un peu fait penser à mon expérience personnelle à la sortie de l’école. Je ne savais pas ce que je voulais faire comme métier, je voulais un truc intéressant mais peu importe le titre, je savais faire plein de choses et je suis quelqu’un qui comprend et qui m’adapte vite. Mais du coup j’ai vite compris que même sur des candidatures spontanées mes interlocuteurs étaient désarçonnés par le fait que je ne savais pas exactement précisément quel boulot je voulais faire. J’ai fait des études d’informatique (et je confirme l’état du marché de l’emploi y’a 10 ans!) et c’est un domaine vaste, dans lequel tout plein de trucs m’intéressent. Mais non, il fallait dire que je veux être ingénieur réseau, consultant sécurité, etc.
    Alors je me suis résolu à trouver un poste pour lequel postuler : développeur Java. Le Java était à la mode, ça embauchait dans ce domaine et je savais en faire alors pourquoi pas. Et là du coup mes entretiens se sont beaucoup mieux déroulés, mes recruteurs pouvaient me mettre dans une case et personne n’était perdu… sauf 1 fois. Un ami avait fait passer mon CV à son boulot et j’avais été convoqué par un entretien. Et au court de l’entretien j’ai découvert que c’était pour un boulot super intéressant de statistiques sur un projet (oui bon dit comme ça ça à l’air super chiant mais en vrai c’était plus sympa et ça me bottait). Donc j’étais bien motivé, le boulot m’intéressait mais l’entretien a été une catastrophe parce que le type butait sur « développeur Java » et j’avais beau lui dire que j’étais ouvert à plein de chose, même sorti du Java, ça n’a pas fonctionné.
    Enfin bon au final j’ai été pris dans une SSII qui cherchait du développeur Java : ça fait maintenant 10 ans que j’y suis, j’ai travaillé sur beaucoup de missions intéressantes, j’ai fait différents métiers…. et j’ai pas codé une ligne de Java depuis l’école…!

    Donc je ne peux être que d’accord avec toi lorsque tu dis qu’il faut plus s’attacher à l’humain et à l’envie qu’aux points de détails d’un CV ou d’une étiquette. Certes c’est ce qu’il y a de plus dur à voir : un entretien est court et il est parfois difficile d’imaginer si le candidat aura le profil pour s’intégrer et devenir un maillon efficace de l’entreprise, mais c’est essentiel pour une collaboration professionnelle et personnelle efficace. Car pour moi les 2 sont liés, l’humain fait pour beaucoup dans la qualité professionnelle, autant que les compétences intrinsèques (apprises ou innées).

  • Merci, pour ce billet qui me fait sentir un peu moins seul dans cette jungle qu’est devenue la recherche d’un emploi.

  • Ouh là ça me parle. 10 ans de communication, une foultitude de CDD (pas par choix tu penses) et j’ai acquis une tonne de compétences diverses. Mais…Pas de parcours linéaire, pas de cases précises, comme toi je fais peur. On m’a même sorti « bonne à tout bonne à rien » en entretien (si si). Moi j’y vois une preuve d’adaptabilité, de polyvalence, d’envie de bosser, rien à faire, rare sont les recruteurs qui ont envie de te faire confiance. En général ils me voient comme une instable qui se cherche (non, je suis juste une fille qui prend ce qu’elle trouve et qui apprend au passage). Bizarrement y a qu’en France qu’on pense comme ça…

  • Comme dit DarkGally ci-dessus, c’est un travers typiquement français que de vouloir mettre les gens dans des cases. Mais la faute au système éducatif aussi, très hiérarchisé, qui reproduit et forme de bons petits élèves dociles. Parce que « to think out of the box » est perçu comme un danger par beaucoup qui cherchent avant tout des candidats qui vont pas faire de vagues. Etre curieux, se remettre en question, pfiou ça demande du courage, c’est fatiguant, c’est même louche parfois, alors autant rester cramponné à notre méritocratie du diplôme !

    Bonne continuation !

  • @Pierre Je dirais que le système éducatif français est paradoxal parce qu’on fait tout pour nous faire penser par nous même, être sensible à plein de choses, les arts notamment et à avoir l’esprit critique. Par contre, effectivement au niveau des études, il faut bien tout faire dans l’ordre sinon on ne pourra changer de voie. Comme si à 16/18 ans, on savait ce qu’on allait faire tout une vie… Et j’ai plusieurs exemple de gens autour de moi qui font des choses qui n’ont rien à voir avec leur diplôme de base, comme quoi c’est possible. Mais bon, avant de changer l’ensemble des mentalités…

    Sinon merci pour ta relecture, j’ai corrigé les coquilles :)

  • @Nannig : Merci de ton retour d’expérience et de ta fidélité sur le blog.

    Quand tu dis « je suis quelqu’un qui comprend et qui m’adapte vite », je suis pareille et c’est un véritable atout. Au lieu de déduire ces qualités en voyant mon CV, les employeurs se disent que je ne sais pas ce que je veux.

    L’envie est importante et la motivation aussi c’est clair, je suis d’accord avec toi. Ça a une grande part à jouer. Mais la dernière fois, on m’a reproché d’avoir un ton monocorde quand j’ai présenté mon parcours et que du coup, ils n’arrivaient pas à déceler ce que je préférais dans mes expériences. Je crois qu’ils ne me croient pas quand je dis que je les ai toutes trouvées intéressantes, alors que je le pense sincèrement parce que je suis quelqu’un de curieux. Et il faudrait également qu’ils comprennent c’est dur aussi d’avoir un ton frais et enjoué au bout du xxème entretien, même si oui dans l’idéal, on devrait avoir la même motivation à chaque fois.

  • @Gally : Bonjour Gally :) Merci pour ton retour d’expérience.

    Tu as eu des expériences à l’étranger ? On me dit souvent qu’il n’y a qu’en France qu’on pense comme ça et même si j’ai pu le sentir lors de mes voyages aux Etats-Unis, je n’ai pas d’exemples concrets.

    Comme toi, je vois l’adaptabilité et la polyvalence comme des qualités. Quand on voit certaines offres d’emploi, il vaut mieux être doté de ces traits de caractère… C’est contradictoire. Après, comme le dit Marie dans son commentaire, la façon de penser des recruteurs n’a pas évolué. Ils sont en décalage avec la réalité du marché. Je trouve que bosser, s’adapter et continuer plutôt que de ne rien faire et de ne rester que dans un seul secteur est quelque chose de chouette. Tu as eu raison d’agir ainsi. J’espère que tout va bien pour toi aujourd’hui.

  • Je me reconnais tellement dans ce que tu écris… J’ai toujours eu à justifier mon parcours professionnel. J’ai un DUT de Chimie de formation et aujourd’hui je suis Chef de Projet Applications Digitales dans un service Marketing. Je te laisse deviner le parcours, les entretiens, et les questions. J’ai même été jusqu’à faire un bilan de compétences car à un moment donné j’étais tellement paumée que je me demandais ce que je valais réellement, quelle « légitimité » j’avais dans mes nouvelles fonctions, ou dans les futures qui m’intéressaient…
    C’est typiquement français d’enfermer les gens dans des cases, de regarder leur diplôme plutôt que leur expérience réelle, de lire une lettre de motivation plutôt que d’établir un véritable échange avec l’autre…
    Bref… Bon courage pour ton nouveau job alors ! ^_^

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Photographe, consultante web et dénicheuse de talents. Je suis parisienne d’adoption. Je partage ici mon travail, découvertes et inspirations.

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