C’est dans une petite maison Airbnb que j’ai retrouvé l’artiste québécoise Ariane Moffatt qu’elle partage avec ses musiciens le temps de la promo française de son sixième album 22h22. Ariane a eu des jumeaux et il lui a fallu retrouver de la place pour la création dans son emploi du temps. Elle est tombée plusieurs fois sur cette horaire fatidique et elle a vu ça comme un signe, une invitation à la création. C’est un album doux, rythmé et touchant ; un vrai coup de coeur. Ariane y livre ses réflexions entre vie et mort, amour et amitié. Elle livre de jolies déclarations pour sa blonde et ses enfants. Elle a aussi invité ses fans à lui envoyer des vidéos pour faire les choeurs de la dernière chanson Toute Sa Vie. J’ai beaucoup aimé l’album, et en préparant l’interview j’ai découvert une artiste complète et entière. Saviez-vous que Ariane Moffatt est coach dans la version québécoise de The Voice ? Du coup, j’étais presque intimidée à l’idée de me rencontrer ! Mais elle m’a reçu simplement et agréablement sur la terrasse de sa résidence temporaire.

Tu as fait des chansons en anglais dans MA, tu as écrit sur le livre de photos de ta tournée précédente, tu t’adonnes à des musicalités un peu plus électro sur cet album… Au fil de ta carrière, tu es sortie de ta zone de confort plusieurs fois. Je voulais savoir si c’était un let-motiv ?

C’est vrai que c’est un let-motiv. J’ai l’impression qu’à chaque fois que vient le temps de faire un album, il faut que je sois surprise, que moi même je ne sache pas trop où ça va aller. C’est encourageant pour moi de prendre une direction que je n’ai pas prise avant. En musique, il y a tellement de possibilités, c’est comme un processus d’apprentissage de faire ce métier là et de se dire ok, je vis tel genre de choses, donc on va vers ça. Il faut dire que je suis une personne qui écoute beaucoup de musiques différentes. J’aime beaucoup mélanger les influences. Le Je Veux Tout que j’ai écrit, parle un peu de ma personnalité aussi. C’est vrai qu’à chaque album il y a une direction artistique mais aussi un défi de faire un truc que je n’ai pas fait avant.

Tu collabores avec pas mal de personnes pour faire les pochettes, les remix, comme pour cette tournée avec Marie Brassart pour la mise en scène. Comment les choisis-tu ?

C’est la musique qui décide. Pour la mise en scène et scénographie de 22h22 avec Marie Brassart, c’est un mélange entre le fait que je n’ai jamais travaillé avec des metteurs en scène et que j’ai toujours beaucoup admiré son univers. Les planètes semblaient alignées dans le sens où son univers est très onirique, avec une façon d’aborder les choses non consensuelles et toujours suggérées sans donner de direction précise. Je trouvais qu’avec l’album que je venais de faire c’était le bon moment pour la rencontrer et je l’ai approché pour ça. Il s’agit de vraiment trouver les personnes qui peuvent coller au moment où l’on est artistiquement. J’aimerais collaborer encore plus. J’ai co-réalisé l’album avec mon ami Jean-Philippe Goncalves, avec qui j’avais déjà travaillé sur l’album Tous Les Sens. On dirait que plus j’avance dans ma carrière et plus c’est ça qui m’appelle. Ce n’est pas toujours évident de s’ouvrir et de plonger dans la rencontre de l’autre en création. C’est quelque chose que j’essaye de travailler de plus en plus.

Et pour les collaborations visuelles ?

C’est comme s’il y avait plusieurs métiers en un dans ce que je fais. Si tu t’intéresses un peu aux arts visuels, au graphisme ou à la photo, tu es gâté parce qu’il y a toujours un moment où il faut faire une pochette ou un clip. Je reste à l’affût de ce qui se fait principalement à Montréal. Pour le clip de Debout par Eve Duhamel et Julien Vallée, j’étais interpellée par ce qu’ils faisaient, même s’ils avaient fait de la pub et jamais de clip, ils avaient une identité artistique tellement forte et tellement personnelle, que j’ai eu envie de leur proposer de faire le clip. Un clip où je ne suis même pas, ils ont amené une dimension poétique et un côté plus abstrait à une chanson assez premier degré et qui en avait besoin.
Pour le remix de Miami par exemple, c’est le jeune artiste Dead Horse Beats qui n’est pas très connu à Montréal. Les gens me demandent qui c’est, j’ai écouté sa musique lors d’un petit DJ Set et j’ai aimé ça. J’essaye aussi de ne pas être trop dans l’air du temps et sur la personne à la mode. Il est aussi important de se rappeler qu’on a nos propres antennes et de suivre ça, sinon on est des moutons.

L’album est assez tourné vers la nostalgie, le temps qui passe, un peu comme un bilan de vie et une invitation à la tolérance aussi. Il y a cette phrase dans Domenico qui résume assez bien l’album à mon sens : « Ne cessez pas d’aimer, l’existence est une romance, au delà de ces complexités, de nos souffrances. »

J’aime être surprise par des questions et ça me touche de savoir que l’album a été écouté et regardé précisément. Ça résume peut-être un peu… Je me suis mise dans la peau d’un itinérant du quartier où j’habite et que j’ai connu. J’ai même des vidéo de certains soirs où il était là avec son panier d’épicerie et un vieux clavier édenté. C’était un mendiant mais il n’était jamais en train de quêter. On aurait dit qu’il avait sa vie. Tous les commerces l’épaulaient et l’hébergeaient puis il a disparu. Dans les débuts de la composition de l’album je m’inspirais de ce qui se passait et ce qui m’interpellait. J’ai lu un article sur lui par une journaliste de Montréal. Je suis allée au studio et je me suis mise un peu dans sa peau pour raconter son histoire. C’est vrai que tu cernes un peu un point, sans vouloir faire la morale à travers cette phrase là, je crois vraiment qu’on peut surmonter les souffrances et la complexité avec l’amour, l’empathie et la communication avec l’autre. Ça peut parler de mon histoire aussi, de la façon dont j’ai vécu mes batailles personnelles et continuer à chercher la lumière à travers tout ça.

Les Tireurs Fous est ma chanson préférée de l’album. Tu l’as écrit avant Charlie et d’autres événements.

Oui, sans être prémonitoire, il n’y a pas besoin d’être prémonitoire pour voir apparaître ces cellules de violence comme des boites à mauvaises surprises.
Quand j’ai commencé à écrire, il y a eu un forcené qui est parti dans des villes et qui était recherché au Nouveau Brunswick, une province à l’intérieur du Québec. Après il y a eu un autre événement dans une petite école aux Etats-Unis pendant que j’étais en studio, puis Charlie… A travers la production de l’album et de cette chanson là, il y a eu d’autres événements du genre. C’est une chanson un peu engagée mais plutôt dans un regard personnel de maman aussi, se dire qu’on n’a plus de contrôle sur cette nouvelle violence qui est un peu en sourdine, qui se prépare, qui tisse une grande toile avec l’extrémisme religieux. A un moment donné, ça explose et ça peut être à coté de nos propres enfants. C’est un fléau terrible. J’avais besoin d’exprimer à quel point je trouvais ça démesurément violent et difficile à accepter. On vit dans un monde où ça peut nous péter au visage n’importe quand.

Cet album ,c’est aussi celui de l’équilibre trouvé, dans ta vie en général et retrouver la créativité au milieu de ta vie de Maman. Je ne sais pas comment tu étais organisée avant et comment cela a pu chamboulé tout ça…

Le déclencheur a vraiment été quand les garçons avaient 3 ou 4 mois. J’avais un peu d’espace pour m’y remettre. Le temps alloué était court et très ciblé : il faut réapprendre à interagir avec sa créativité dans les plages qui sont possibles. C’est vrai que c’est un apprentissage. On ne sait pas quand on est complétement libre à quel point on l’est… jusqu’au moment où les responsabilités parentales arrivent. Je suis une mère, une femme, une créatrice, comment organiser tout cela ?
L’album s’est fait dans une espèce d’ivresse « Waouw, j’ai trouvé mon moment ». J’avais un espace-temps de jeu et quand je revenais à la maison, c’était bien parce que j’avais eu mon petit temps à moi. C’était des périodes plus organisées et plus courtes. J’avais parfois la bonne idée après trois heures de merde et il fallait que je parte. Je devais jongler avec cela mais cela ne s’est pas fait dans l’angoisse. Ma vie était remplie de vitalité, il n’y avait pas d’urgence, c’était moins ciblé sur ma carrière. La créativité fait partie d’un tout, c’est plus léger.

Quel est ton conseil pour les jeunes talents qui souhaiteraient faire ce métier ?

C’est difficile parce que ce n’est plus le même métier que celui que j’ai abordé quand j’ai commencé, avant le numérique et la démocratisation de l’accès à la musique gratuite. On avait vraiment une pérennité dans notre métier, on avait l’idée qu’on pouvait commencer quelque chose et qu’on allait avoir une carrière. Çà fait quand même 15 ans que je fais ce métier, je suis chanceuse – je touche du bois – d’avoir encore des gens qui me suivent depuis le début. Aujourd’hui, fais vraiment cela parce que tu as envie d’exprimer quelque chose et que tu as envie de compléter une activité. Je ne dis pas qu’on ne peut pas vivre de son art mais je pense qu’il faut avoir des attentes différentes d’avant par rapport à ce métier là. C’est vraiment une question de passion plus forte que soi, d’acharnement et l’envie de faire du beau dans notre monde, l’envie d’apporter cette touche là. On est dans des cultures où l’austérité guide, où on cherche la place pour la culture et la beauté. Il faut penser à l’économie, à sauver sa peau. Je pense que ça peut être une mission personnelle de se dire, je suis sur terre et j’essaie de faire du beau qui ne rapporte pas nécessairement mais qui fait du bien aux gens. Si vous avez envie de faire du beau, relevez vos manches, allez-y.

Quel sont tes remèdes pour les moments down ?

Avec le temps, je te dirais d’arrêter de combattre cela, arrêter de se juger, d’ajouter au négativisme un état de souffrance ou de douleur. Regarder ce qu’on ressent tel que, sans vouloir être trop bouddhiste, ce sentiment qui n’est pas forcément positif est là pour une raison. Il peut exister, il a le droit d’être la. Arrêter de combattre tout le temps, de vouloir que cela disparaisse parce que ça fait que créer des noeuds. Voir les situations telles qu’elles sont et les vivre.

Tu as fait participer tes fils sur Matelos et Frères qui est une sorte d’interlude dans l’album.

Ce n’était pas planifié, je suis allée à la pêche aux sons comme une maman qui veut enregistrer les gazouillis de ses bébés. J’allais retourner en studio, je cherchais pas mal. Paul et Henri sont à la base de cet album là. Leur arrivée a nourri toutes les créations. Les 2 cheminées parle d’eux quand même mais ça leur donne une présence.

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Photographe, consultante web et dénicheuse de talents. Je suis parisienne d’adoption. Je partage ici mon travail, découvertes et inspirations.

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