Buridane a choisi son nom pour sa difficulté à choisir, référence au paradoxe de l’âne du philosophe Buridan. Sur scène, on la sent tantôt fragile, tantôt forte grâce à des textes affirmés. Elle se montre telle qu’elle est, avec authenticité et ses mots nous touchent avec justesse. J’ai beaucoup aimé son premier album et elle travaille aujourd’hui sur le second, présentant ces nouvelles chansons sur scène. C’est dans un bar près de La Loge que je l’ai retrouvé il y a quelques mois pour parler de son parcours, sa vision de la vie et de la suite…

Tu as commencé par de la danse contemporaine, pourquoi ?

J’étais inscrite dès 5 ans à des cours de danse comme la majorité des petites filles. J’ai suivi très longtemps ma professeur de danse qui faisait de la danse contemporaine. Vers 12 ans, il y a eu le déclic : ce n’est plus seulement une activité extra-scolaire mais une vraie passion. J’étais une petite fille hyper timide et c’était un moyen pour moi d’être inscrite dans quelque chose de concret, ancré dans la chair et l’expression. C’était bon pour mon développement je pense.

Finalement tu as voulu continuer dans la chanson car tu avais l’attrait de la scène ?

Après ma formation, je n’ai pas eu le courage de me lancer professionnellement dans la danse. Ce qui me plaisait le plus était de m’exprimer et raconter des choses. Or, avant d’être moi-même chorégraphe, j’allais devoir être au service d’autres pendant dix ans et je n’avais pas ce courage là…
Le lien entre la danse et la chanson, c’était le texte. J’écrivais déjà depuis longtemps quelque soit les formes. La chanson s’est présentée comme être la seule façon d’être sur scène, de partager ce que j’écris, de ne pas être dans une solitude de l’auteur qui n’écrit que pour lui-même dans sa chambre et une façon de combattre ma timidité et mon retrait du monde.
Au départ, c’était un peu contre nature car je devais me faire violence, mais c’était une violence constructive. Donc c’était intéressant d’aller creuser là-dedans.

Dans ta chanson Désolée pour le bordel, il y a une contestation des autres, une façon de s’affirmer. N’y-a-t-il pas une contradiction entre vouloir partager des choses et se dévoiler devant les autres ? Comment as-tu fait pour surmonter ta peur et arriver à t’exprimer telle que tu es ?

Je crois que c’est un combat qui perdure. J’écris mes chansons avec de la pudeur, même si ça part de moi et de ce que j’ai vécu ; que je pense qu’on ne peut bien parler que de ce qu’on a vécu et de ce qu’on sait. Mais dans la façon dont j’écris il y a beaucoup d’images, j’essaye de faire en sorte que cela ne soit pas un étalage de ma vie privée. Ce qui est intéressant est d’essayer d’aller chercher ce qu’il y a de commun entre les autres et moi : quelles sont les émotions qui nous traversent tous, les parcours de vie qui sont complètement différents mais se retrouvent sur des conséquences, des névroses, des joies… J’axe beaucoup l’écriture ainsi pour que cela ne m’appartienne plus autant une fois que c’est devenu une chanson.
Ca répond à ta question ?

Même s’il y a l’attrait de la scène, c’est aussi se confronter aux autres et on peut avoir peur de leur réaction…

La scène est un endroit où j’apprend plus vite sur moi que dans la vie. Effectivement, c’est une mise en danger, qui n’apporte peut-être pas des réponses, mais pose les bonnes questions. C’est un endroit en quelque sorte sécurisé : tu peux vivre des moments compliqués mais tu es quand même protégé, tout est possible.
Le fait d’être confronté au fait que tu n’es pas capable de faire tout ce qui est possible, ça t’amène à apprivoiser ta propre liberté, ce que tu as envie de dire ou d’être. C’est une quête qui continue aujourd’hui et qui est loin de s’arrêter… On se découvre toujours de plus en plus, de scène en scène, de rencontres en rencontres avec des publics différents. C’est du spectacle vivant, ça bouge tout le temps ; il n’y a rien d’acquis, c’est aussi une belle leçon de vie à chaque fois et d’humilité.

Tu es autodidacte et cela s’est fait petit à petit…

Cela fait quand même 10 ans que je fais de la guitare. J’ai choisi cet instrument que j’ai appris à aimer avec le temps car accessible financièrement et transportable, c’était vraiment un accompagnant et non une passion. En travaillant avec des musiciens, je me suis rendue compte que je ne jouais pas du tout en rythme ; le fait de bosser avec d’autres ça te canalise et te fais progresser. J’ai quand même fait une année au conservatoire de Lyon en musique actuelle, qui m’a donné un cadre et angle de travail. Et après, c’est la pratique. On tourne vite en rond quand on n’a pas la technique, on retombe vite dans les mêmes rythmiques et accords…

Qu’est ce que le Chantier des Francos t’a amené ?

Beaucoup ! C’est arrivé assez tôt : j’ai commencé en 2007/2008 et le Chantier c’était en 2009. A cette époque, je ne savais même pas si je voulais en faire mon métier, ça m’a permis de me poser les bonnes questions, d’y répondre très vite et de me prendre en mains suffisamment tôt pour ne pas subir les choses, d’aller où le vent souffle sans être acteur de ce qu’il se passe.
Cela m’a aidé à savoir ce que je voulais, qui j’étais, pourquoi je faisais ça. C’était juste une graine à planter et ensuite, il a fallu travailler ça, la nourrir, l’arroser : ca ne voulait pas dire que tout était acquis, au contraire mais cela m’a ancrée et dessiné une direction.

Tu as aussi été lauréate du Fair en 2011 ?

C’est aussi une reconnaissance, que ce qu’on fait est légitime même si on ne devrait pas avoir besoin de ça. Cela donne envie de continuer et de s’accrocher, parce que des gens nous soutiennent et nous poussent. Ça a été un soutien financier pour la tournée et un conseil pour l’entourage professionnel, c’est toujours compliqué de s’entourer des bonnes personnes, de tomber dès le départ sur ce qui fonctionnera bien.
Ce sont des partenaires solides qui sont encore présents aujourd’hui.

Parles-nous un peu de ton prochain album ?

La thématique globale est celle de la transition. Je m’interroge beaucoup sur les histoires de chemins que ce soit à l’échelle individuelle ou nationale, voire mondiale.
Quand il y a quelque chose qui est en crise, est-ce que finalement cela ne s’inscrit pas dans nos vies individuelles à tous ? Beaucoup de gens me disent être en situation de transition qu’elle soit personnelle, sentimentale ou professionnelle. La transition, ce n’est pas juste monter une marche, cela peut durer une semaine, un mois, 3 ans… Je parlais de graine tout à l’heure et quand tu plantes quelque chose, tu n’as pas l’arbre dès le lendemain, c’est intéressant de le comparer à la nature… il faut aussi du travail et de la patience. Tout ça me questionne : qu’est ce qui fait qu’à un moment la transition se déclenche, est-ce que c’est lié à un événement, traumatique ou pas… Mon album s’articule autour de cela, qu’est ce qu’il y a avant cette transition, sur quoi cela débouche après.

Dans tes paroles, tu dis que tu ne sais pas de quoi demain sera fait, qu’il faut accepter une part d’inconnu, qu’il faut lâcher prise…

C’est ce qu’il y a de plus difficile, ce sont des phrases qui ont l’air basiques mais qui sont dures à appliquer : suivre ses intentions quand elles sont fortes, d’être capable de lâcher la peur qui te fait croire que ce qui est clair ne l’est pas. Les peurs sont très fortes pour nous prouver le contraire et nous empêcher d’avancer, d’avoir ce lâcher prise. Il faut accepter de prendre le risque, il n’y a que là où il peut se passer des choses. Je sais très bien que c’est compliqué, qu’on peut rester coincer dans une situation très inconfortable mais qu’on connait par coeur… J’ai l’impression que c’est des problématiques auxquelles on est nombreux à être confrontés à des degrés différents.

Par rapport aussi à ce qu’il se passe en ce moment, je ne fais pas du tout de chanson politique, mais cela ne veut pas dire que je suis insensible à ce sujet là… Tout le monde veut du changement mais personne ne sait comment, tout le monde a peur de se lancer dans le vide aussi et d’inventer des nouvelles choses. Je crois en la créativité au sens large du terme : créer sa propre façon d’être adulte, de voir la politique, d’être amoureux et de vivre l’amour, on a un grand champ à travailler et c’est vertigineux… On a plus de marge d’action qu’on ne le croit, on a peur de s’y mettre, par peur d’échouer ou autre…

Ton précédent album s’appelait Pas Fragile et on te sent toujours sur le fil entre fragilité et force… Dans une interview, tu disais “Quand il y a beaucoup de fragilité, il y a toujours beaucoup de force”

Je crois l’avoir entendu quelque part. On peut mesurer le courage par rapport à la peur par exemple. Pour moi force et fragilité, c’est un peu la même chose. Je suis beaucoup dans les métaphores des plantes en ce moment : quand la graine pousse, qu’elle sort de terre, elle est dans un état de fragilité extrême par rapport aux intempéries et elle n’en est que plus forte quand elle persiste dans les saisons. Je pense que les choses ne sont pas si manichéennes avec le bien/le mal, le fort/le fragile, tout cohabite.
J’ai une chanson qui s’appelle Le Phénix et la Cendre qui parle des forces et des faiblesses qu’on a. J’aimerais vraiment que le monde accepte ces deux aspects chez eux et chez les autres. Peut-être que par des chansons on peut arriver à provoquer des déclics et ne pas ranger les gens dans des cases. Finalement, quand tu creuses un peu quand tu tombes sur des gens arrogants ou prétentieux, il y a un manque de confiance qui demande une surcompensation… Tout est un aller retour permanent d’un extrême à l’autre.

Qu’as-tu fait entre tes deux albums ? Tu as voyagé un peu ?

J’avais très peu voyagé dans ma vie. J’en ai profité… Je n’étais jamais allée en Italie alors que c’est à côté de Lyon. Je suis allée au Maroc. C’est des choses qui me nourrissent. J’ai eu du mal à accepter cette période de vide, plus calme. C’est aussi le rythme de ce métier-là : pour pouvoir fournir quelque chose il faut emmagasiner, digérer pour pouvoir le « recracher ».

J’ai aussi différents types d’ateliers d’écriture avec des jeunes, des adultes, en prison, en maison de retraite. J’ai tout essayer pour voir de quoi j’étais capable, où est ce que j’étais utile. C’est aussi une façon de sortir de l’égo de l’artiste dans la lumière qui chante ses chansons. Je me sentais prête pour transmettre, prouver aux gens que l’inspiration et la créativité ne sont pas une espèce de descente divine sur soi et qu’il n’y a que quelques élus qui peuvent faire ça, cela vient plutôt de l’intérieur : comment arriver à le faire ressortir. C’est assez fascinant de voir des gens partir du postulat qu’il ne peuvent pas écrire à le faire en une semaine, même ne serait-ce qu’une phrase magique qui dresse les poils ! Qu’ils arrivent à se convaincre eux-même qu’ils sont capables, c’est juste une question de confiance, de donner quelques outils, dont parfois je ne sais pas me servir pour moi-même (rires). C’est très beau à voir et ça nourrit.

Tu as un amour très fort pour l’écriture, tu as envie d’écrire pour d’autres ?

Je l’ai fait une fois pour Zaz, Déterre. C’est difficile de se mettre au service de quelqu’un, mais c’est intéressant de sortir de son cadre, ça ouvre plus de libertés.

Que fais-tu dans les moments down ?

Je le subis un peu. J’ai tendance à rester chez moi, à ne pas faire grand chose. J’essaye d’accepter, plutôt que de lutter. Quand il pleut, il faut attendre que cela passe, on sait que ça va passer… Je ne me prends pas la tête, je prends un bain, je mange, je vais acheter des trucs compulsivement, je regarde des séries… J’attends 3 jours, et après si cela ne passe pas, je me prends en main, j’appelle ma psy (rires) ou les copains ! (rires)
Je n’ai pas de remède efficace, il y a une émission sur France Inter qui s’appelle Remède à la mélancolie, mais cela ne marche pas (rires).

Y-a-t-il des livres ou films qui t-ont inspiré ou marqué ?

Il ne faut pas croire que j’achète des livres de développement personnel, mais Les Quatres Accords Toltèques m’a retourné. Cela m’aide régulièrement à avoir du recul, parfois on a pas les bonnes lunettes, ça m’aide à avoir un autre angle de vision sur les choses. J’y rejette un oeil de temps en temps.
En film, Stella de la réalisatrice belge Sylvie Verheyde avec Benjamin Biolay : une petite fille rentre au collège dans un milieu très populaire, son père est alcoolique. Elle n’a pas de cadre… On suit le chemin de cette petite fille qui découvre la lecture, cela m’a beaucoup touché. Il y a un déterminisme mais on peut le surpasser, il faut faire les bonnes rencontres et s’accrocher aux bonnes, être exigeant avec soi-même.

Quels sont tes conseils pour les jeunes talents ?

Être bien sûr de savoir ce que l’on cherche, pourquoi on fait ça… Il n’y a pas de mauvaise raison : savoir si on veut être connu, reconnu, si on veut se connaître, régler des choses de l’enfance… J’ai l’impression que quand on sait, on peut faire les bons choix et les bonnes directions. Ca fait donneur de leçon, mais être humble également : si tu ne l’es pas tu risques à un moment de prendre les choses en pleine face, il faut apprendre des creux et des pleins, des échecs et des réussites, infiniment.

Est-ce que c’est plus facile pour toi de choisir maintenant ?

(rires) Oui, je pense, j’ai appris que choisir, c’est aussi se positionner. C’est peut-être ce qu’il y a de plus dur finalement : oser se positionner face à l’autre sans avoir la peur d’être rejeté, de ne plus être aimé, la peur du conflit… Juste oser être soi, quand on arrive à assumer, je n’y suis pas encore, le choix devient évident et simple.

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Photographe, consultante web et dénicheuse de talents. Je suis parisienne d’adoption. Je partage ici mon travail, découvertes et inspirations.

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